La grande première du 9 avril 2021 vu d'ici !

 

 

L’absence de mission de mars-avril est regrettable à plus d’un titre. Il s’agit en effet, dans le calendrier traditionnel de Projet Action, de la mission au cours de laquelle nous annonçons, dans les villages concernés, les réalisations de l’année … c’est toujours un grand moment d’émotion.

Cela faisait déjà plusieurs semaines que j’y pensais « la mission de mars-avril ne sera pas possible, il faut que je trouve un moyen un peu original pour annoncer les nombreuses réalisations 2021 »

Début mars, une idée me passe par la tête : peut-on, en brousse, amplifier le son reçu dans un téléphone ? (j’avoue ne pas être un spécialiste de ce genre de question). J’en parle à Alijaona dans un mail en lui demandant de se renseigner et surtout de faire un test. Il a fallu quelque temps pour que la faisabilité soit confirmée mais elle l’a, belle et bien, été. Il suffit en fait de brancher une prise « jack » sur le téléphone que vous appelez et cette prise est reliée à la sono.

Le rendez-vous a été fixé au 9 avril à midi, heure de Madagascar (11h en France).

Le lieu : Analamisampy, au village chef-lieu de la commune du même nom. Je dois rappeler tout d’abord que les réalisations 2021, très nombreuses, sont majoritairement situées sur cette commune et vu leur nombre, les chantiers seront réalisés en deux temps ; 1er temps de mai à juillet-août et 2e temps d’août à octobre-novembre, cela pour tenir compte du nombre d’équipes pouvant être mises en place par les trois entrepreneurs avec lesquels nous travaillons. De plus un des entrepreneurs ne sera de retour sur Tuléar que fin juillet.

Le 1er temps ou 1ère phase concerne les villages d’Analamisampy, d’Angara et d’Ambahija.

J’ai demandé à notre salarié (Alijaona) d’inviter à Analamisampy les villages concernés avec évidemment la consigne de ne rien dire à propos de ce qui sera annoncé « par le président ».

Nous sommes le 9 avril, il est 10h du matin en France donc 11h là-bas. Encore une heure à attendre mais je décide d’appeler Alijaona pour faire un essai et savoir si tout se prépare bien là-bas et …. ça ne passe pas !

J’attends cinq minutes et je recommence : nada …. dix minutes et re : tsy misy … 25 minutes et … que neni. … C’est ainsi qu’à 11h (midi là-bas) … toujours rien. Je suis désespéré, après la préparation qui s’est étalée sur des semaines et tout le monde qui attend là-bas, peut être 200 personnes à qui Alijaona a dit : « Philippe va parler » (je sais que l’assistance a été limitée … règle liée au Covid) ; que doivent elles penser ? Car le Philippe n’est pas bavard !

Après une bonne dizaine d’appels, il est midi 25, je suis à deux doigts d’abandonner mais je décide de faire une dernière tentative…. Ça sonne normalement et … Alijaona décroche ; je commence à lui dire que cela fait 1h30 que j’essaye de l’appeler et que ..., il m’interrompt et me dit « Ah Philippe, tout le monde t’entend ! », moi « Ah bon ? », « oui, ça marche » et j’entends la foule qui crie et qui applaudie, certains disent « bonjour Philippe », ça fait un choc ! C’est un peu comme si j’avais été « transporté » là-bas en une seconde.

Il faut se rappeler que pour cause de début de pandémie, je n’ai pu aller à Analamisampy en mars 2020 comme le prévoyait mon programme de mission et que je n’ai jamais mis les pieds (ni le reste) dans cette nouvelle commune d’intervention. J’ai simplement fait connaissance avec M. le Maire en octobre 2019 à Antseva.

Revenons au « direct » ; j’ai préparé il y a quelques jours ce que je voulais dire pour ne rien oublier et ne pas être trop long pour limiter les frais de téléphone.

Pour commencer, pas besoin qu’Alijaona traduise puisque je fais les salutations en malgache : « Salama, salama Ben Tanana (le maire), salama chef Fokontany (chef de village), salama Madame chef ZAP (Zone d’Arrondissement Pédagogique), salama Perfectha (« ambassadrice ») et salama Tovondrainy (« ambassadeur ») deux jeunes de 20 ans désignés par le maire pour dire, à leur façon, à Projet Action toute l’importance des besoins d’infrastructures scolaires sur la commune. J’ajoute un salama particulier aux « HBN » (équipe de foot des filles) et aux « Blacks verts » (équipe de foot garçons) dont font partie les deux ambassadeurs. J’entends les réactions, cris et applaudissements de la foule surprise et apparemment heureuse (dommage que la « visio » n’était pas possible … un jour peut être?).

Je fini par un « Salama les Masikoro ! » (ethnie principale en brousse)… j’entends Alijaona qui est obligé de les calmer tellement les gens ont l’ait heureux et tellement ils se manifestent.

Le calme revenu, je poursuis en malgache « Androany, tsy andro normal fa androany ; andro bevata » … et je les entends se « déchaîner » de plus belle car pour dire « Salama » c’est le premier mot que l’on apprend donc rien d’extraordinaire mais dire en malgache « Aujourd’hui n’est pas un jour normal, mais aujourd’hui est un grand jour » … c’est déjà autre chose. Et j’ajoute « tsy reko ! » (je n’entends rien!) ils crient encore plus fort ; « mafy ! » (plus fort), « asy on drike » (orthographe non garantie : encore une fois!) et un « fa soa » (c’est bon, calmez vous) qui a déclenché beaucoup de rires. Mon intervention se poursuit en français avec Alijaona a la traduction.

« Aujourd’hui je parlerai seulement de la première phase des chantiers, il y aura une 2e phase, également en 2021, mais dans trois mois environ. Je commence par ce qui concerne le chef-lieu de commune : Analamisampy : il n’y a pas de salle pour les préscolaires ? … il y en aura une cette année, avec des meubles adaptés aux enfants de 4 et 5 ans et des livres ! » et j’ajoute : « et le chantier commencera dans trois semaines ! » … si vous les aviez entendu …

« L’école primaire n’a que trois salles de classes pour 301 enfants (+ 101 préscolaires) ? Il y aura cette année deux salles supplémentaires pour l’école primaire ! ». Il faut noter que même avec 5 salles, ça sera un peu short mais ils pratiquent en cas de besoin ce qu’ils appellent « le double-flux » : la moitié de la classe, notamment en CP, étudie le matin et l’autre moitié l’après-midi.

« Il n’y a pas de CEG ? Car on ne peut pas compter ces trois pièces minuscules réquisitionnées et sans meubles ; il y aura un vrai CEG de 4 salles et un bureau pour le directeur, le tout avec des meubles de qualité en quantité suffisante ! »

J’entends le bruit, du délire ! « Tous ces chantiers commencent à la fin du mois, commencez à retrousser vos manches car vous aurez beaucoup de camions de sable et de blocages à charger et à décharger et des tonnes de blocages à concasser pour obtenir des graviers. » Et j’entends « EKA » (oui, c’est d’accord)

 

Passons à Angara : « Angara, vous êtes là ? » « oui ! », « alors il paraît qu’il n’y a pas de salle pour les préscolaires dans votre village ? », « non, tsy misy ! », « il y en aura une cette année ! ». « Votre salle pour les primaires en vondro (branchages) tombe en ruine ? », « nous allons réaliser cette année avec votre aide une école de 4 salles de classes + un bureau pour le directeur ». Les travaux commencent aussi à la fin du mois d’avril.

Il s’en suivra un discours identique pour le village d’Ambahija.

 

Des semaines après, je repense à cette « grande première » qui a duré 18mn et je me dis : « plutôt sympa cette rencontre à Analamisampy, un peu comme si j’y étais ».

Je les ai entendu certes mais je ne les ai pas vu, je n’ai pas vu leurs yeux, leurs regards et leurs sourires, je n’ai pas serré les mains des villageois de tous les âges qui se pressent autour de moi ; des très jeunes aux grands pères, de la gamine de 15 ans à l’arrière grand-mère de moins de 50 ans, je n’ai pas entendu leurs chants fiers et joyeux, ces chants qui te disent « Bienvenu à toi, c’est un grand jour aujourd’hui, entends cette chanson qui te dit tout de nous et du présent », je n’ai pas vu ces femmes et ces hommes qui, ce jour là, se parent de leurs plus beaux habits pour accueillir l’invité venu de loin et pour la première fois chez eux, des tissus au « repassé » et à la propreté absolument incroyables. Je n’ai pas vu enfin, ni respiré, celle qui est toujours présente, envahissante mais insaisissable, celle qui se calme parfois et qui revient vers vous encore plus fort ; l’incontrôlable poussière.

 

Il faudra que j’y retourne … bientôt.

Philippe MEYER

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